Dieu est mort. La nouvelle est tombée brutalement alors qu'on roulait vers Buoux, presque son deuxième chez lui. Forcement on pensait à lui...tu parles d'une ironie. Dieu, c'était un des nombreux surnoms dont on l'affublait. Souvent c'était Le Blond, parfois même Déglingué ou l'homme araignée. Mais pour beaucoup il était resté « Le grimpeur aux mains nues », comme si nous autres on grimpait avec des moufles. A bien y réfléchir c'est un peu ce qu'on pouvait éprouver en le voyant évoluer avec tellement d'aisance, effleurer le rocher avec tellement de grâce...

pedieu« L'escalade, cette chose inutile à laquelle je consacre ma vie ». Patrick Edlinger 15 juin 1960-16 novembre 2012

En le regardant, c'est les chaussons qu'on avait envie de raccrocher...et puis non, on est resté ses disciples, on a continué à grimper, on a fait comme il disait « Tu t'agrippes au rocher comme tu t'agrippes à la vie... ». Entre lui et le rocher c'était toute une histoire, toute une vie. Rocher qu'il n'a jamais lâché. Si une fois, ou plutôt c'est le rocher qui l'a lâché...trahi par une prise qui a cassé alors qu'il s'échauffait dans un 7b en posant un point sur deux. Résultat ? Retour au sol direct. Après 12 mètre de vol et un atterrissage sur le dos, il a rebondit sur la dalle de calcaire et est retombé inanimé, inconscient. Ce jour là, il est mort une première fois, le cœur s'est arrêté de battre. La camarde devait pas en vouloir. Ressuscité, comme l'autre, alors Dieu comme surnom...

Pour nous ça a débuté comme ça l'escalade...avec le blond.

De tout temps l'homme a grimpé et des grands noms avant lui il y en a eu à la pelle, des cadors et des monstres de quoi remplir des annuaires. Pas la peine de faire l'appel, l'inventaire serait trop long, mais on peu quand même faire résonner les blazes des Preuss, des Tita Piaz, des Pierre Alain, des Cassin, des Comici et des Livanos... Tous des précurseurs à leur manière, presque des géants...y peut pas les renier. Sauf que l'escalade moderne, celle d'aujourd'hui, même si elle en est issue n'a plus grand chose en commun avec celle de nos glorieux aînés. Sans vouloir manquer de respect, l'escalade pour eux c'était surtout un moyen, une parenthèse avant les choses sérieuses, les seules qui comptaient alors, celles de l'alpinisme. C'était beaucoup d'artif pour soigner la technique avant d'aller en montagne. Une sorte de faire valoir, de pis aller, une vision d'un autre temps. Tout en faisant révérence aux Maîtres, le blond a changé la donne, l'escalade est devenue une fin en soi, une discipline à part entière et même un peu plus...

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La première fois que je l'ai vu, ça remonte à loin, quasi l'enfance c'est dire si l'affaire est ancienne. Je rentrais du lycée... j'ai pris un goûter et le magasine qui traînait sur la table. Je m'disais qu'y'avait ptête de jolies minettes à reluquer. Le magasine c'était Actuel, j'avais un peu d'espoir vu que c'était un des rares trucs à avoir survécut au 70's. Genre contre-culture, rebelle, sexy et branché. Aujourd'hui on classerait ça dans les lectures intellos pour bobos, alors qu'à l'époque, même les familles de prolos lisaient ça. Machinalement, je me suis affalé dans le canapé et j'allais le feuilleter comme on feuillette un magasine dans une salle d'attente....je l'ai à peine ouvert je crois, je me suis arrêté sur une séquence de photos interloqué. On montrait pour la première fois une bande de hippies défiants des vides insensés. Parmi eux se distinguait déjà la carcasse féline d'un jeune surdoué. Mais le vrai choc est télévisuel, lors de la diffusion en noir et blanc de « la vie au bout des doigts », avec les superbes images de Jansen et en particulier une qui va faire causer dans les chaumières. Un type blond, jeune, cheveux longs et bandana, pendu par un bras au dessus du vide ! Le tout sans aucune assurance. Sans oublier le son et ses paroles qui résonnent encore. Merde, c'était qui ce type et à quoi il jouait ? Ce type, il jouait à inventer un sport et même plus qu'un simple sport, un mode de vie, une révolution. On assistait bouche bée à la naissance d'un mythe. Faut dire qu'au tout début des années 80 tout n'est pas rose. Pourtant tout devrait l'être, puisque les socialos vont prendre le pouvoir et faire naître quantité d'espoirs qu'il vont méthodiquement s'attacher à décevoir pendant les 15 années qui vont suivre. Années 80 qui excellent par leur nullité ! Et malheureusement un avant goût du nouveau siècle qu'on traverse. C'est le virage à 180°, le retournage de veste à tout va, le grand démantèlement, tout doit disparaître. Comme ça, en vrac les années 80 c'est les années Sida, la perte de toute idéologie, on vire le col Mao pour le costard cravate, on enterre Marx et les utopies, c'est l'avènement des Yuppies, de la bourse, de la pub comme « Art », de la marchandisation à gogo, de guerres multiples...la liste est longue, un vrai champ de ruine, rien à garder ou presque, on paye encore la note. C'est La décennie fric et frime, le rêve post-soixante-huitard qui vire au cauchemar comme un mauvais trip d'acides. American Psycho (roman de Brett Easton Ellis) traduira à posteriori cette époque qui fonce droit dans ce qui semble être un cul de sac tandis que sur les murs du métro Parisien fleurit un slogan qui résume tout, « je quitte ma communauté pour fonder ma société ». Les soixante-huitards vont prendre le pouvoir pour ne plus le lâcher, ils s'y agrippent encore. La mode, c'est une overdose de couleurs criardes, la musique a remplacé le rock par de la New-wave insipide et les guitares par des synthés dissonants. J'ai traversé la décennie en me bouchant les oreilles, en vain. Je caricature à peine... La réussite s'affiche de manière ostentatoire, véritable religion elle se mesure à l'épaisseur du lardfeuille et à son rang social. Avec Séguéla (me reste 3 ans pour trouver une rollex !), Bernard Tapi est le bonhomme qui symbolise le mieux ces années. On a les Taleyrand qu'on mérite. Le type va sans scrupules surfer sur la vague de la plus grande escroquerie du siècle après le communisme, le capitalisme pour tous. Tu parles d'une sinécure...un démarcheur à domicile qui fourguait des télés au porte à porte se met à refourguer des idées puantes aux grandes masses. Consécration ultime, il finira même Ministre, c'est dire la pauvreté de l'époque ! Même moi j'ai dut suivre la filière ovine, bien obligé, celle du marketing que c'était, mais c'était pas brillant. Tout ça pour dire que le blond dans le décor il dénote, forcément. Il est pas trop dans l'air du temps. Un mec qui se contente d'un verre d'eau et d'un sandwich il est en retard d'un wagon. Un beatnik égaré dans le dédale de Wall Street. Sauf que voilà, lui il s'en fiche de l'air du temps, il met sa vie en péril comme on va au bureau. Tout ça pour essayer d'être heureux, essayer d'être libre. Un type qui vit à la verticale à l'opposé de ceux qui se couchent, un type droit en somme.

 

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Un jour, il a pris sa vie en main, l'a déposée sur le rocher comme une offrande et y a consacré le reste de son temps. La révélation, il l'a eu ado alors qu'il grimpait déjà depuis l'âge de 8 ans. Un solo au dessus de la mer dans les calanques a suffit pour arrimer sa vie au minéral, définitivement. Moi qui passe ma vie dans les méandres du doute, j'ai envié je crois cette certitude qu'il avait sur sa place dans l'univers. Il répondait d'une certaine manière à la grande question existentielle qui nous tourmentait, « qu'est ce qu'on allait foutre de nos vies ? », sauf que pour beaucoup d'entre nous elle resté lettre morte, sans réponse. On s'est paumé dans le labyrinthe de vies médiocres et d'une certaine manière l'admiration qu'on lui vouait était une petite vengeance, comme une responsabilité qu'on lui faisait porter à nos échecs ou à notre désœuvrement, à notre incapacité à se libérer de ce qui nous tenait en laisse. C'était démesuré. Ce poids, cette surcharge de notoriété a contribué à le déséquilibrer, à le faire chuter, sans doute. Mais n'allez pas croire les bruits de chiottes improbables et sordides, ces fariboles inutiles qui remplissent les journaux imbéciles qui les relatent. Ces coulures d'encres nauséabondes ne salissent que ceux qui les propagent. Qu'importe le comment, le mal était ailleurs, plus profond. Je le connais pas le blond ? Ben non, jamais côtoyé, jamais rencontré. Aperçut sur une falaise au pied d'une voie une fois, même pas sûr que c'était lui. Vu sur grand et petit écran des centaines de fois, lu sur papier glacé ses déclarations, ses articles, son travail de rédacteur, entendu de ci de là lorsqu'on l’interpellait, c'est à dire de plus en plus rarement. Je le connais pas le blond ? 30 ans que je grimpe et que, d'une certaine manière il m’accompagne à chaque sortie. Alors non je le connais pas le blond et pourtant c'est du tout comme.

Les médias avide de bonnes histoires à façonner s'étaient emparés d'un jeune homme blond, timide au visage hiératique pour l'iconiser. Une véritable star qu'il était devenu, comme un Ché...
Il a fait le parcours inverse de Patrick Berhault le copain d'enfance, le Brun, son pendant dans les sphères de hautes altitudes.edlinger vs berhault
Ensemble ils écument les falaises à bord d'un Van et posent les bases d'un sport qui est devenu notre. Rien ou presque n'existe, alors ils inventent et remplissent le vide, font exploser les codes de la discipline. Un style d'abord, une éthique ensuite et des méthodes pour s’entraîner et progresser qui ont longtemps fait référence. Berhaut... autre légende, autre Dieu lui aussi, mais du froid, de la neige et de la glace, encore que sur le rocher... Le Blond est devenu célèbre très tôt pour se ranger lentement dans l'anonymat tandis que le Brun c'était rapidement fait un nom dans le milieu. Mais la reconnaissance elle, est venue sur le tard, presque trop tard. Pendant que le blond retombait dans l'anonymat doucement, le brun lui devenait une étoile de plus en plus scintillante en repoussant les limites de l'Alpinisme. Surtout avec Magnien (autre extra terrestre), il multipliait de magnifiques envolées alpines en forme d'hommages, aux anciens toujours et encore. Berhault s'était lassé de la vitesse, il était parti à la recherche de l'esthétique et du sens. Dans sa grande traversée de l'Arc Alpin il avait invité le blond a le rejoindre pour faire un bout de route ensemble. Les voilà qui se retrouvaient 20 ans après en chausson dans la neige comme les gamins qu'ils n'avaient jamais cessé d'être. Comme à l'Ailefroide pour l'hivernale de la voie des Plaques ou s'est peut-être jouée la séparation de leur chemin. Le blond entrevoyant alors la trop grande exposition de ce genre de courses. Les dangers objectifs, comme il disait et qu'il n'avait pas manqué de rappeler comme une prémonition à Berhault lors de sa dernière et funeste aventure. Après une année entière consacrée à la montagne, le blond en retient le sentiment d'avoir grillé son quota, d'avoir atteint ses limites dans le domaine, et ce malgré des coups d'éclats et des perfs de hautes volées qui suffiraient à remplir et combler la vie de bon nombre d'Alpinistes. Sagement, il s'en est retourné à son bout de rocher au soleil, au niveau de la mer. Ce qui ne l'empêchera pas d'atteindre les sommets de son art et de marquer à jamais l'histoire de sa discipline.


pe11Mais les médias après avoir pressé le citron, avaient finit par déposer le blond au bord de la route. Le temps faisant son ouvrage, l'âge avançant il devenait inutile, voir encombrant. Retour à La Palud comme un retour au sol brutal, au morne quotidien agrémenté d'escalade, de quelques amis et d'une sale dépression qui s'était emparé de lui. Y a qu'à voir son témoignage après la mort du brun, son frère de cordée pour imaginer la tristesse qui s'était emparée de lui. A la mort du Pat, sa peine était un peu la mienne aussi. Après, il est devenu inconsolable une blessure s'ajoutant à d'autres, celle de la vie qui passe, du poids du quotidien et des habitudes. Dans cette solitude qu'il a souvent cultivé lui le timide, il entrevoyait parfois un peu de lumière, quelques projets, quelques rêves, une improbable renaissance encore et toujours. La gloire lui avait apporté la reconnaissance d'un large public qui souvent pourtant se méprenait et méconnaissait sa discipline. Ne voyant que le danger auquel il se confrontait alors qu'il disait bien plus que cela. Mais que voulez vous dans une société avide de sécurité et qui déresponsabilise en permanence, il faisait forcément office d'extra terrestre et sa prise de risque fascinait. Il était un artiste dans son domaine. Sculpteur d'une œuvre invisible ciselée par la fluidité de sa gestuelle unique, il a crée une œuvre éphémère qui s'en est allée avec lui. Reste ses images et sa voix comme une consolation qui disent l'essentiel, la simplicité, le plaisir de grimper, le partage... Un véritable artiste animé par un sens de l’esthétique jusqu'au-boutiste qu'il poursuivait même en compétition. Comme à Bardonechia lorsqu'il il a posé son pied à la sortie d'un toit là où tous les autres avaient posé le genou ! Pas de l'arrogance non, de l'exigence envers lui même d'abord et toujours.

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Quant au milieu il ne lui a jamais pardonné de capter toute la lumière et de les laisser dans l'ombre. Son ombre qui longtemps a plané sur chaque compétition, sur chaque performance notoire. Une fois, il a décoté la voie d'un grimpeur célèbre du gang des parisiens après l'avoir « facilement » réalisée à vue pendant l'absence de l'ouvreur, transgressant alors une règle immuable et tacite qui veut qu'on essaye pas le projet d'un grimpeur avant qu'il ne l'ai terminé. Il a déclenché une incroyable polémique et l'ire de la meute des petits de ce monde qui n'attendaient qu'un faux pas de sa part pour démolir sa statue et lui piquer sa place. Un véritable ultimatum lui a été lancé, cela suffisait de grimper tout seul dans son coin, il devait prouver son niveau aux yeux de tous, qu'on en finisse une bonne fois ! S'en est suivie une injonction sous forme de lettre publiée dans un journal. Il s'est pas fait prier. Il est revenu à la compétition juste le temps de faire taire les médisants, de les éclabousser de sa classe et de s'en retourner à plus de tranquillité planer au dessus du Verdon. Il appelait ça mettre les points sur les i !

Il est même allé faire un tour chez les Ricains... eux qui croyaient que l'ancien monde n'avait plus rien à leur apprendre ont découvert 'le Blonde' comme ils disaient.. Il est resté le temps d'un film et est rentré dans ses pénates, il les a épaté. De temps en temps même nous on le moquait, surtout du temps de sa gloire. Ses pubs nous faisait marrer et ses talents de comédien étaient médiocres. Il aurait fait mal qu'il soit bon comédien, ça nous confortait dans l'idée qu'il était franc du collier, honnête et sincère dans ce qu'il faisait le mieux, c'est à dire grimper. Nous on lui en demandait pas plus. L'ère de la grimpe mode de vie qu'il a inauguré est sans doute morte bien avant lui. Elle laisse place à une drôle d'époque qui frôle des cotations éléphantesques mais ou il est bien difficile d'y voir clair.

Le 21 novembre j'ai fait envoyer un bouquet de fleur...histoire d'être un peu à ses côtés. Mais je voyais bien que ce bouquet c'est aussi sur la tombe de ma jeunesse que je le déposais. Je suis pas dupe, je sais bien désormais que les pas du temps se rapprochent de moi. En attendant, demain j'irai grimper...

Christian


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LYON – Mercredi 12 Avril 2017
19h30 à 23h15 (ouverture des portes à 18h)
Cité des Congrès - 50 Quai Charles de Gaulle -  69363 Lyon
http://www.montagne-en-scene.com/


Commentaires   

0 #1 buch patrice 04-04-2017 16:17
excellent texte, la plume et la pierre.
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